Henri Cachau

Écrivain, Peintre et Sculpteur

Autrefois, pour retenir l’instantané, le fugace de leurs lignes, il fallait fixer son attention sur une partie charnue de leurs anatomies, patiemment les convaincre à la pose avant d’en arriver aux clichés, mais là, rien à faire contre leur prompt vieillissement, leur polysémie sépia… Jeunes rapins, c’est à l’aide de fusains, de craies d’art, de graphite, de sanguine que nous devions les immortaliser sous leurs aspects de Diane, Suzanne ou Danaé –il en existe de remarquables versions, des brunes, des blondes, des rousses, des accortes, des revêches, des royales mentholées, des sans filtre –, saisir leurs singularités, croquer telle fossette, s’attarder sur tel grain de peau ou de beauté, gommer ou réarranger telle déficience physiologique, ce creux trop prononcé de l’épaule, ces mamelons trop lourds ou à peine naissants, cette cambrure efforcée, corriger leurs traits de caractères, etc. Cette gageure réclamait de la patience, de la constance, un métier accompli, ainsi qu’un amour immodéré de la femme pouvant conduire à la déraison… Jaloux, certains censeurs, encore de nos jours leur reprochent un voyeurisme gratuit, les qualifient de libidineux, de séniles libertins, alors que ces artistes de la renaissance dont nous copiions les œuvres s’apparentaient à de véritables esthètes épicuriens… De nos jours, plus pressés d’en jouir que ces maîtres anciens, nous nous attachons à leurs silhouettes graciles, à leurs attitudes lascives, à leurs indécences calculées ou boudeuses par l’intermédiaire de vidéos. C’est d’un mécanisme tout bête, ça vaut par ce que signifient, les : arrêt sur image, lecture rapide, shuttle, play et replay ; l’alternative en est simple, binaire : en amont vous les retrouvez faussement ingénues, anguleuses, narcissiques, en aval plus expertes, franchement hystériques les modèles proposés…

Combien j’étais sage et appliqué en cette époque lointaine d’avant l’arrivée du multimédia, avec un entourage familial attentif à mes faits et gestes ; pas un qui ne s’extasiât sur mon assiduité à me cultiver, d’autant que cette boulimie m’arraisonnait dans un faux-semblant studieux. Dès le moindre moment de disponibilité je me consacrais à la culture, la vraie, celle dont le bagage, en principe, doit vous permettre d’accoler suppléments d’âme et superfétatoires rêveries à la grisaille quotidienne… Au retour de leurs travaux mes géniteurs me retrouvaient avec mon nez fiché dans le petit Larousse illustré, cependant, s’ils eussent prêté attention à ma position de jeune penseur, ils auraient remarqué ma main gauche s’activant dans la poche intérieure de mon pantalon, en cet endroit où ça commençait à sérieusement me démanger… Nul ne s’inquiétait de cette soif de connaissances me faisant quasiment disparaître, me désintéresser de leurs saisonnières occupations, m’engager sur des chemins troubles menant vers les territoires délictueux de l’art…   Car, offertes à mes regards torves de préadolescent, sous la forme de didactiques planches dévolues aux beaux-arts, ces fausses déesses m’interpellaient, d’autant me captivaient leurs anatomies lorsque dénudées sous le fallacieux prétexte de divulgation des mythologies grecque ou romaine, avec ces : Aphrodite, Athena, Hélène, Diane, Salomé et autre Suzanne aguichant des vieillards !… Plus fâcheux, outre ce dictionnaire nous possédions une sainte bible toute aussi troublante, que Maman, brillante conteuse, se risquait –je ne saurais dire à posteriori, si ingénue ou perverse – à m’en lire les passages les plus truculents ou crus, immédiatement mis au générique des films qu‘ensuite je me projetais, notamment avec ces filles de l’un ou de Loth, Sodome et Gomorrhe, etc. Il en résulta une exacerbation de mes sens, fustigés par ces filles, dont celles de Leucippe, luronnes, robustes et fières dans leurs feintes pâmoisons, donnant dans mes scénarios du fil à retordre à leurs intrépides amants… De ces luxurieuses miscellanées, j’en retins qu’au gré des époques et des modes, les peintres délaissèrent leur style archaïsant ou narratif afin de se consacrer à des œuvres plus sexuées, se risquèrent à commettre puis à tutoyer l’origine du monde selon Courbet…

«Vu l’équilibre instable de sa pose… le toujours possible effondrement de ses formes et volumes –elle posait avec professionnalisme, sans gêne apparente – à vous mes lascars d’en saisir l’expression la plus juste ! »… Nous déclarait le maître de cet atelier mal disposé, mal éclairé, ne possédant pas les indispensables verrières exposées à l’est, modérément chauffé l’hiver ; le misérabilisme ayant fait école (Buffet et Gruber) nous n’y bénéficiions, sauf à de rares exceptions, d’aucuns des avantages espérés lors de nos inscriptions : un brin de voyeurisme, de pornographie d’usage ; à tour de rôle étions obligés d’exhiber nos anatomies, des longues, des courtes, des grosses, des clous tordus, un étalage soulevant des rires compulsifs jaillissant de derrière une forêt de chevalets. Quant aux résultats de nos travaux pratiques, parlons-en de ces professeurs de province ne sachant les apprécier à leurs justes valeurs, leurs subjectives notations nous offraient l’occasion d’afficher nos divergences, suscitaient palabres et contestations afin de faire réviser à la hausse ces minimalistes notes. Immanquablement ces discussions dérivaient vers d’oiseuses considérations, soulevaient d’indescriptibles chahuts concernant le seul élément féminin qui, une fois les beaux jours installés, assurait des heures de pose ; en fin de séance souvent j’essuyais les plâtres, condamné en tant que meneur à de supplémentaires travaux pratiques, durant lesquels, en veine d’inspiration, parfois je me risquais à concocter de malicieuses odes à la gloire de notre massier, cet irréductible Matissien : « D’arthroses en rhumatisses / de quoiqu’il peignisse / il osait un Matisse… Ni ne suis si complice / mais virole et cilice / me font un teint d’artisse / ah valeurs, ah supplices / songeons aux rhumatisses / du bon père Matisse ! »… Donc, c’est faisant suite à de paternelles admonestations et prévisionnelles leçons de morale que je finis par le fréquenter cet atelier, d’où un dénommé Christophe, artiste peintre de son état, lucide malgré la proximité de la chair et de l’alcool, relativisait nos juvéniles enthousiasmes, calmait nos ardeurs en gourmandant nos propos plus bêtes qu’égrillards concernant l’être féminin qui s’y exhibait. Alors qu’en aparté nous nous demandions, si une fois libérés ses énormes nibards, dont nous ne pouvions détacher nos regards, nous conduiraient vers d’incontrôlables débordements, d’improbables branlettes espagnole ou cravates de notaire…Ce que nous appréciions s’étaient ses voltes faces, lorsque tous les quarts d’heures, selon les stipulations de son contrat de travail, afin d’éviter crampes et engourdissements elle abandonnait son tabouret de pose, s’ébrouait, s’engageait dans de pesants entrechats (charmants disait-il !), se risquait dans des minauderies de jouvencelle, alors que selon nos mères, elle eut du avoir honte de se dévoiler nue devant ses possibles enfants ! sans doute étaient-elles jalouses, frustrées d’un exhibitionnisme tellement féminin… Graveleux, nous laissions passer l’orage, conscients de notre droit d’apprécier les grosses, un privilège tardivement confirmé par la lecture d’un récent best-seller faisant l’éloge des femmes mûres ; bienvenu en cette époque ou la récession nous ramène au grand galop son moralisme le plus réactionnaire, que les couturiers, foutus misogynes pour ne pas dire pédérastes, s’ingénient à leur effacer rondeurs et caractères sexuels aux fins de les rendre androgynes, alors qu’à grand peine cachions nous nos bandaisons, excités à la vue de son antédiluvienne guêpière lui faisant rebondir ses larges fesses et seins aux glorieuses aréoles…

De nos études le maître en rectifiait les erreurs de perspective ou de proportions, ça lui était facile, de longue date et sous toutes ses coutures il pratiquait notre modèle vivant ; si émouvante, si plastique, disait-il ! Même si en petit comité nous admettions, qu’inopinément débarrassée de son artefact à baleines, ses chairs puissent prendre d’informelles destinations ; mais vous autres amateurs d’Art, êtes conscients qu’en ces années cinquante l’informel se voulait impérieusement abstrait et américain ! … Hélas, nous étions fort éloignés de ce genre de supputations esthétiques, préoccupés par des recherches proches de la physique expérimentale correspondant à nos âges ingrats, aussi devint-elle notre sex-symbole, parvint à nous émouvoir bien au-delà de nos railleries… Avec le recul des années, les voyages ayant déformé ce qui me restait de jeunesse, sélective, ma mémoire n’en a retenu que ses pantomimes et afféteries déridant nos fastidieuses séances de travail, ainsi que ses faramineux appas lui permettant dans mes rêves érotiques concurrencer les actrices en vogue, les : Jayne Mansfield, Sophia Loren et autre Gina Lolobrigida (ah ! leurs paires de doudounes ! de sacrés roberts !). Chez elle, encore plus larges, plus rebondis, ils jaillissaient, débordaient de par-dessus les balconnets de sa gaine, ses phénoménales mensurations attestaient de notre commun égarement ; mais l’amour, handicapé de naissance par une louable cécité des sens, n’offre-t-il pas d’abominables appariements ?… Ces histoires de sexe –de cœur ? – en rien n’arrangeaient nos affaires sentimentales, vous ne trouviez pas de psychiatre à chaque carrefour en ce temps où leurs salles d’attente étaient désespérément vides, aussi devions-nous seuls nous en arranger de nos problèmes de pollutions nocturnes et masturbations rédhibitoires !… Aujourd’hui, le moindre barbouilleur bénéficie d’un éventail de filles, pas si modèles que ça dans leur vie, grâce au zapping peut les agencer dans d’obscènes compositions, des fresques pompéiennes, des partouzes, selon ses envies ou humeurs les croquer posément, hors les heures d’atelier évidemment…

Le mérite de cette Académie de province était de perpétrer des techniques en voie de disparition : le dessin de moins en moins pratiqué, le fusain, la sanguine, l’aquarelle, de moins en moins maîtrisés, etc. Des pratiques disparaissant au profit de procédés et matériaux plus contemporains, d’une manipulation plus aisée, aux résultats plus immédiats mais moins convaincants… De nos jours, la perspective renaissante, cette obsession géométrique, ainsi que la vision unilatérale gréco-romaine sont obsolètes, par l’intermédiaire du fameux zapping l’on peut aborder l’objet de son choix ou l’amour de sa vie par leurs bons et mauvais côtés à la fois, ceci n’empêchant pas de regretter avec quelle maestria les maîtres anciens pratiquaient dans les fausses Diane, Suzanne ou Danaé ; de s’extasier sur leur façon de les croquer, de les peindre, de dégager leurs lignes tout en relevant leurs carnations, de dévoiler ces blondes ou brunes créatures par planches didactiques interposées m’échauffant les sens. Avec un art consommé de la nuance ils saisissaient leurs jeux désordonnés, enveloppaient leurs polissonneries d’ombres et de lumières, de coloris assourdis rehaussaient le satin des bustiers, la soie des petites culottes abandonnées aux pieds des chevalets  par des donzelles, dont il n’est pas exclu que follement elles jouissaient d’être soumises à l’exaltante ordalie de la pose, de la trouble révélation de leur chair en résultant… Une époque hédoniste, dont nous déplorons l’extinction, remplacée par la notre plus pressée, où leurs attraits sont virtuellement disséqués, parcellisés au moyen de plans chirurgicaux, des travellings, etc. Il n’est plus nécessaire de leur faire prendre une posture académique, sans réels motifs elles se contorsionnent, s’écartèlent, en rajoutent dans la provocation ; certaines, plus exhibitionnistes ou professionnelles averties, devancent les ordres de pseudos réalisateurs leur intimant de s’ouvrir : « Plus hautes tes fesses ! Tes seins, merde ! Ton cul ! L’orgasme, simule moi l’extase ! Oui, comme ça, plus haut, plus fort, plus profond ! »…De nos jours, cette essence de l’art –mais s’agit-il ici de lard ou de cochon penserez vous – qui résidait dans l’extraordinaire intelligence du dessin, qui mieux qu’un long discours résumait l’essence de la chose interdite, se trouve supplantée par des bidouillages élaborés par de soi-disant vidéastes amateurs…

Seul l’artiste, le vrai, s’insurgera avant d’à son tour  succomber sous le charme vénéneux de ces chairs soumises à ces génitales gymnastiques, sachant, suite à de malencontreux essais effectués depuis une cabine interlope, avec son étrange écriteau : « Je zappe donc j’essuie ! »,  qu’à sa guise, mais à savoir si mieux que commises à l’huile ou à la tempéra, il s’asservira ces ersatz d’allégories… Dans l’atelier nous n’avions que cette archaïque Vénus, de dépit faisait enrager nos mères ; callipyge, du haut de son pilori elle ne cessait de s’agiter, de minauder, ses concupiscentes attitudes nous empêchaient (mon dieu !) de faire tenir sa gélatineuse anatomie dans nos formats Jésus ou raisin ! Par ailleurs, il était hors de question de lui solliciter un extra –nous nous étions cotisés afin de lui proposer des cochonneries – de l’inciter à des positions non conformes au cahier des charges ; une heure de pose ça faisait tant et bonsoir messieurs les voyeurs ! … Donc il s’avère que le magnétoscope –au début elles défilaient, m’interdisaient d’accoler mon geste à leurs fuyantes physionomies, leurs figures se chevauchaient, prenaient d’inconvenantes allures – puisse être d’un grand confort s’agissant de l’étude du nu artistique. Au quart de poil pubien près cet engin permet de visualiser leurs contorsions, et ces modèles n’en sont point avare, allègrement franchissent les épreuves des castings, soulèvent leurs fesses, leurs seins, simulent l’extase, s’offrent de somptueux orgasmes !… Depuis votre fauteuil, carnet de croquis en main, à l’aide d’un fusain ou de sanguine, vous allez reproduire leurs morphologies ; car assujettis à l’outrage du voyeurisme ces modèles, perverses adolescentes ou salaces mères de famille, crûment mettent en évidence les obscènes desseins de nos prétextes artistiques…

Une récente analyse à permis de dégager une typologie du zappeur moyen : ceux du premier groupe sont jeunes, voudraient bien pratiquer la chose, bénéficier de bonnes fortunes, etc., hélas, faute de recours financiers ou victimes d’inhibitions ils n’osent pousser les portes des académies ou celles des sex-shops, donc se rabattent sur les dernières vidéos ; ceux du deuxième groupe sont des sujets plus anciens, nostalgiques et fortunés, égrotants, impuissants, ils n’en peuvent plus de mater les Suzanne peuplant les jardins publics, de visiter les cabines interlopes, de plus sont jaloux de ces autres vieillards, verts et libidineux, autrefois, bien au-delà de l’âge légal de la retraite, alla prima pratiquaient l’art dit Renaissant… Cependant, malgré notre nostalgie de ces temps anciens où la pratique du dessin et de la peinture faisait école, nous n’arrêterons pas le progrès, le multimédia et l’Internet supplanteront ces dictionnaires feuilletés en catimini, avantageusement remplaceront ces planches d’atypiques déesses en nous offrant un éventail de muses, ni feintes ni édulcorées, sur commande capables de simuler les plus sardanapalesques postures grâce à la flexibilité de leurs échines… Mais n’allez pas croire que je ne puisse me soustraire des play, replay, shuttle ou arrêt sur image, l’observation de Dame Nature me sollicite encore, néanmoins, il est honnête de reconnaître que notre restrictive vision des choses liée à notre soif de connaissances nous obligeront à zapper, tant il est vrai qu’adolescents, durant notre fréquentation de l’Académie nous fûmes balourds, infoutus de saisir les sensuelles invites de ce complaisant modèle, un peu trop maternel à mon goût, minaudant sur son tabouret de pose… J’en ai retiré cette leçon : existe une criante évidence, l’Art, sous tous ses genres et pratiques résulte d’un dévoilement luxurieusement circonstancié…