Henri Cachau

Écrivain, Peintre et Sculpteur

Faunes

 

 

Descendus d’un pays délaissé par ses dieux, composé de villages chaulés et de ports tranquilles, de criques et de caches potentielles, où les pins maritimes caressés par les vents font un bruit de ressac, je les ai repérés ces vieux boucs biscornus dans ces barbons diserts écumant nos rivages, dévalant égrillards de leur monde hellénique en recherches d’amours frivoles ou affranchis… Alléchés par les odeurs épandues, Jean-Paul Gaultier, Guerlain, cyprine ou plutôt chèvrefeuille, des fragrances titillant l’olfaction de ces caprins bondissant alentour de naïades faussement alanguies… Car bronzées et comestibles ces nymphes, ni de Patmos ni ioniennes, mais de St Trop ou de Cannes, dont les lourds appas, réfléchis par la grande bleue en mirages instables, troublent les esprits de ces anciens satyres…

 

Depuis des millénaires attentifs à l’éveil de la nature, sensibles aux chœurs des cigales jouant de leurs élytres, leurs rhapsodies troublant le repos de ces priapiques divinités, derechef conduites à se dégourdir membres et humeurs… Mais, s’aventureraient-ils à les serrer de près ces callipyges vestales, descendraient-ils de leur mont Olympe en bondissant de taillis en halliers ces faunes, si nos plages aoûtiennes regorgeant de vierges peu farouches, ne prêtaient à cette chronique estivale une salace issue ?…

 

Les yachts se balançaient mollement, la marine étincelait, c’était l’après-midi, les barbons et starlettes en mal de promotion peaufinaient leurs entrées en scène… Les boîtes n’ouvrant que sur le coup des vingt deux heures…

 

Annabelle

 

 

L’affiche était attrayante : un clown trompettiste hilare en premier plan, avec sur son pourtour des médaillons correspondant à des : trapézistes, jongleurs, dompteurs, et une ourse pétauriste… Si l’enfant fut subjugué par le plantigrade, son enthousiasme fut vite relativisé par son père lui faisant remarquer qu’il s’agissait de dressage ; qu’autrefois les ours étaient placés sur des plaques chauffantes les obligeant d’une patte sur l’autre se balancer afin de compenser les effets de la brûlure, ce dandinement donnant aux spectateurs l’illusion d’une danse…

 

Compatissant il l’avait été lors du passage de l’ourse tendant sas sébile, dans laquelle il avait versé ce qui était destiné à une collation, puis durant l’entracte s’en fut la retrouver dans sa cage… Il en était convaincu, une connivence s’était établie, et en lui accordant ce qu’il considérait être un chemin vers sa liberté, bénéficier d’une reconnaissance dont elle le gratifierait…

 

A peine entrebâilla-t-il la porte qu’un méchant coup de patte l’assomma, le défigura…

 

Son père l’avait averti : « Tant pour l’homme que pour l’animal la liberté pèse une fois l’esclavage consenti !, » un jour ou ce dernier lui récitait la fable du chien et du loup, alors que par forfanterie enfantine, ce qui le fit rire, lui avançait préférer la vie du second, bien qu’il en eût encore peur le soir, seul dans le noir… qu’il craigne avoir faim et froid ce jour où il prendrait la route vers la… alors que le mâtin lui ?… L’ourse se prénommait Annabelle…

 

 

 

 

Irina

 

 

Des tarots quotidiennement manipulés par sa mère, Bertrand confondait l’hiérophante avec l’éléphante, ça la faisait rire…

 

Aussi, lorsqu’elle l’avisa qu’ils se rendraient chez une pythonisse, à juste titre songea-t-il à la femelle du python, une nouvelle fois ça la fit rire…

 

Chez Irina, Bertrand fut saisi par son aspect de vieille sorcière, authentifié par ses yeux perçants, ses mains crochues, son attifement, puis au-delà d’une odeur incommodante –des pipis de chats ? – par la boule de cristal trônant sur la table, lui proposant comme un kaléidoscope des cartes étalées autour…

 

Ça amusa Bertrand, le temps que ces deux grandes personnes déblatèrent sur des choses qui ne le concernaient pas… pas encore…

 

Ensuite au lieu d’aller à la pâtisserie où après ces visites ils prenaient une collation, nerveuse sa mère lui déclara ne pas avoir le temps… d’autres urgences ?…

 

Lesquelles ?… Bertrand l’apprit par son père, le surlendemain venue le chercher à la sortie de l’école… Sa mère… Irina… des conneries… le destin… lui dit-il en pleurs…

 

Insomnie

 

 

Je m’étais réveillé en pleine nuit avec la sensation d’être épié. Prenant sur moi je n’allumai pas, à mon âge la crainte des fantômes, d’éventuels voleurs, ça me paraissait ridicule… D’ailleurs le forçage de mes portes ou fenêtres m’auraient déjà alerté… Aucun bruit sauf celui de ma respiration oppressée… Que se passait-il ?… Pourquoi cette pénible sensation de se savoir fixé par un regard loin d’être bienveillant, suspicieux… Ma conjointe décédée, nos enfants et petits enfants envolés, rangés !…

 

C’est ce mot de rangement qui au-delà d’un immédiat soulagement m’octroya la réponse : n’étais-je pas, dans l’après-midi, monté jusqu’au grenier avec l’intention de l’alléger d’un tas de vieilleries, desquelles j’en avais sauvé un ours en peluche… Mon ours, ayant réchappé à de nombreux déménagements, qui une fois que je l’eus dépoussiéré, depuis la commode faisant face à mon lit sur laquelle je le disposai, par delà les ténèbres, de son regard –non ses anciens yeux de verre mais de deux boutons dépareillés en faisant fonction – fouaillait ma conscience, voulait savoir ce que j’avais fait de mon… de notre enfance ?…

Je terminai la fin de nuit éveillé, tachant de lui donner, sinon de bonnes réponses, de réelles excuses, hélas je n’en trouvai aucune… Dorénavant, à demeure l’insomnie s’installa…