Henri Cachau

Écrivain, Peintre et Sculpteur

Le Vicomte…

 

 

 

 

… « Si les beautés les plus froides subissent les aléas du temps, restaurateurs de tableaux, nous sommes à leur chevet afin d’assurer la pérennité de leurs charmes ! », cette profession de foi, plutôt d’exigence, mon père me l’a transmise. Le sens de l’esthétique s’alliant au savoir-faire je maintiens le flambeau de notre maison, poursuis l’application de ces soins intensifs que requièrent les œuvres d’art, au même titre que les humains guettées par un prompt vieillissement, sachant que si nos visages reflètent nos états d’âme, elles sont le miroir des civilisations passées. En notre époque dite moderne où les ravalements de façades font florès, les hommes se garantissant de la ride véloce, du moindre assèchement cutané en recourant aux soins de visagistes ou d’esthéticiennes, peux-t-on à leur égard avancer le terme de chirurgie plastique, de remodelage ?, lorsque, immodestes, nous nous enhardissons à apposer notre griffe sur celles de prestigieuses signatures –une inavouable façon de nous venger de leurs capacités de création, de momentanément nous sentir les égaux de ces démiurges… Ce n’est pas à moi de juger de l’efficacité de nos interventions, tant la restauration maintient un subtil équilibre entre une oeuvre passée et son immédiat futur, permet à toute collectivité d’échapper à l’oubli donc à sa  mort, et de cette publicité qui nous est faite, socialement justifiée puisque proportionnelle à l’enthousiasme de nos clients, si je demeure critique envers ceux de ma profession, c’est que j’y dénote  parfois une tendance à l’adultération…

… « Une œuvre d’art est à la fois une expérience esthétique et un témoignage historique : sa remise en valeur relève de la bipolarité esthétique-histoire !, » déclarait l’historien d’art Cesare Brandi …Ce travail de qualité, sans trêve nous l’avons poursuivi, cette constance nous octroyant une notoriété internationale ; les galeries, les musées, les centres d’Art, les fondations régulièrement font appel à nos services. D’égal à égal nous fréquentons : conservateurs, commissaires aux expositions, mécènes, artistes, jusqu’aux politiques récemment convertis aux bienfaits de la culture. Du beau linge, pas toujours propre sur ou sous lui si l’on songe au grand Versailles, les princes et consorts y occultant sous leurs atours et parfums capiteux, une crasse accumulée des années durant : des relents d’urine, de sueur,  de sperme, d’humeurs, etc. Un rapport de confiance s’était établi avec ces commanditaires : magnats, capitaines d’industrie, successifs ministres, nonces, notamment avec ce Vicomte pour la famille duquel j’œuvrais depuis trois décades, sans l’avoir jamais rencontré… Grassement payé par cet anonyme bienfaiteur des arts, sa présence loin de m’être indispensable quant au travail, néanmoins requerrait un rapprochement physique, une relation authentifiant une mutuelle confiance, et de cet être jamais aperçu, ni de loin ni de près, je finis par penser qu’il s’agissait d’une entité, connue par ses seules initiales, J.J.D.C…. Par l’intermédiaire des nombreux portraits de famille que j’eus à retoucher, je connaissais son lignage, celui de ces De Cambrésis dont j’avais soigné plusieurs membres appartenant aux ordres régnants, ayant, sinon influé sur la marche du monde, tutoyé ses éminences. Portraiturés par les grands maîtres de leur temps, je récupérais  les craquelures de l’un, dignitaire de l’Eglise –une altération typique de la peinture anglaise du XVIIIème –, les embus d’un autre, maréchal de France –redevables à d’incompatibles bases. Des problèmes d’épiderme semblables aux nôtres : herpès, impétigo, psoriasis, zona, etc., qu’après grattage des pellicules surnuméraires, j’en occultais les stigmates par l’application de retouches, d’imperceptibles corrections…A son sujet, hormis un lointain portrait le représentant sur ses sept ou huit ans en compagnie de ses parents – un tableau à la Reynolds ou plutôt façon Hoggarth, plus véridique, témoignant d’un réel sens de l’observation non dénué de verve satirique – le futur  Vicomte y apparaissait en blondinet falot, aux traits encore indéfinis… Depuis cette époque, plus rien, aucune trace de sa croissance, de ses premières amours, de l’intronisation du Vicomte dans le monde fermé des Finances ! Rien, pas un  médaillon, pas une photo, pas une illustration !…

 

De sa propre main –une écriture nerveuse mal maîtrisée – souvent j’avais été invité  à des parties de chasse, à de lointains safaris, jamais à des ‘parties fines’, dans lesquels je me trouvais mélangé avec ce beau linge n’empestant plus la saleté mais suintant l’hypocrisie et le fric. Des personnes faussement exquises (civilisées ?), semblables à ces œuvres alambiquées, trop vernissées, trop patinées pour être honnêtes quand on connaît les sous-jacents repentirs et repeints, la malpropreté de leurs intentions ; toutefois le gibier à poils ou à plumes y était abondant et les buffets extraordinaires. Malgré un fourni tableau de chasse, c’était l’absence répétée de notre prestigieux hôte qui défrayait la chronique de cette méprisante aristocratie ; de répétitives excuses en faux prétextes, ces invraisemblables justifications finirent par faire s’élever de malveillantes réflexions, des sous-entendus circulèrent sur son état de santé, physique, mental, sur une longue maladie hypothéquant son avenir de généreux mécène ?  Dédaigneux,  les derniers pontes l’ayant, soi-disant rencontré, d’un geste catégorique écartaient ces désobligeantes suppositions, ou alors comparaient, leur vieil et très cher ami, avec ces fabuleux personnages ayant de plein gré choisi l’isolement, tels ces magnats de l’industrie, de la finance ou ces artistes ayant opté pour un retrait du monde, abandonnant la gestion de  leurs affaires à des intermédiaires triés sur le volet ?…

 

Ce Vicomte je désespérais de le rencontrer en chair et en os, jusqu’à ce jour où appelé pour une intervention dans l’une de ses propriétés, débordé par l’ouvrage, le temps de séchage requis par mes reprises et la pose de  nouveaux vernis et patines m’obligeant à surseoir l’achèvement de ces travaux, faisant part de mes intentions de demeurer sur place au couple de gardiens, je fus étonné par leur trouble, notable par ce long conciliabule qu’ils tinrent avant d’acquiescer à ma requête : ils convinrent de l’heure tardive, invoquèrent un hôtel éloigné, puis décidèrent de me loger dans une pièce du rez-de-chaussée : « Vous la connaissez, c’est celle aux miniatures persanes et au lit à baldaquin… nous vous y apporterons une collation ! » … Si leurs suspectes réticences ne m’inquiétèrent pas, mises sur le compte de désagréments : d’une chambre à faire, d’une literie à changer, d’un souper à préparer, déjà les en excusais, quand esseulé sous les regards (malveillants ?) de récents restaurés, alors que durant le jour, affairé, je n’avais ressenti aucune impression de ce genre, j’eus le pressentiment d’une indéfinie présence dans ces lieux. Evidemment je ne craignais aucune de ces illustres figures, mais énervé par cette trouble sensation, incapable de trouver le sommeil, j’eus  le sentiment que cette vaste demeure, offrant une caisse de résonance aux craquements ou grincements de vieux parquets ; aux frôlements et chuintements d’animaux furtifs, abritait un être humain. Affinant mon attention, outre les battements de mon cœur j’y distinguai des pas assourdis, une flottaison de paroles entrecoupées de plages musicales, des modulations ne pouvant parvenir de la maison des gardiens, éloignée de plusieurs centaines de mètres. Ces bruits, un instant me firent douter de mes sens, mis à mal et par la fatigue et mon estomac à peu près vide ; la collation frugale m’ayant été attribuée par le couple bougon et suspicieux, me garantissant une nuit allégée… Finalement, en connaissance des nombreuses pièces et salons où se trouvent appendues les œuvres de l’illustre famille,  je me décidai à visiter cette demeure. J’en parcourus les étages tout en assurant des haltes, j’allégeai mes pas, freinai ma progression, tachai d’éviter que survienne la chute d’un objet, qu’une porte mal accompagnée dénote ma présence à cet hypothétique individu –le vicomte ? – logeant dans ces combles aménagés.  Au fil de mon ascension ces bruits devinrent identifiables, ceux de pas lourds, de chocs rendus audibles par comparaison avec le silence extérieur à peine troublé par le froissement des frondaisons, quelques ululements lointains…  Une paix brutalement altérée par un galop de pas, une course sur le gravier de l’allée centrale, une vague de paroles inaudibles, suivie d’un claquement de portière et du départ précipité d’une puissante automobile, reconnaissable au ronflement de son moteur et à la rapide montée des rapports ;  ensuite, la progressive disparition de son vrombissement délivra ce retour au calme discernable par le seul bruissement du vent… La confirmation de ce que je pressentais venait de m’être donnée, puisque après ce départ précipité plus aucun son d’origine humaine ne me parvint des combles, par contre un relatif silence, celui de la nature environnante m’encouragea à poursuivre mes investigations, à connaître les causes de cette dissimulation ou réclusion volontaire de la part de celui que je subodorais être ce Vicomte, me restant à élucider pour quelles sombres raisons ?… Dans une dernière salle située à l’ultime étage avant d’aborder son refuge, j’y découvris, occultée par une tapisserie moyenâgeuse, une porte, évidemment fermée ;  par le trou de sa serrure si le noir était total, des odeurs, celles de vieux cuir, de tabac blond et d’un parfum me parvinrent. Je décidai d’y revenir la nuit suivante équipé d’une lampe frontale, utilisée pour éclairer d’une lumière rasante les parties abîmées des tableaux…

 

Sans doute me trouvèrent-ils fatigué lorsqu’ils me portèrent mon petit déjeuner ; car rien ne leur échappait, et un seul regard avait suffi pour que ces soupçonneuses gens déduisent, que dans ses recoins j’avais inspecté la vaste demeure, sans connaître toutefois ma gamberge de cette longue nuit… Suite à ma découverte et à mon retour dans ce lit à baldaquin dont à peine je froissai la literie, je m’interrogerais sur l’identité de celui logeant sous les combles, sur les raisons poussant ce quidam –le vicomte ? – à se soustraire de la vue de ses congénères ; quel crime, quel forfait, quelle monstruosité le retenait, là-haut, prisonnier volontaire ?… Sans m’occuper des états d’âme des gardiens attachés à mes basques, je repris mes activités, lentement, très lentement, car si mon ouvrage était achevé, avant mon départ je souhaitais identifier l’inconnu. Aussi, tout au long de cette journée s’annonçant périlleuse, lorsque s’approchant en diagonale ils me demandaient où j’en étais, si j’avançais, si mes fameux vernis sécheraient un jour ?… affairé je leur répondais par des grognements, des hochements de tête, suite à leur éloignement reprenais mes observations, tachais de repérer d’éventuels mouvements dans la propriété ; aucune agitation suspecte ne vint perturber ma désespérante attente… Lorsqu’en fin d’après-midi je leur fis part du report de mes interventions pour le lendemain, ils furent saisis de stupeur, longtemps muets ne reprirent leur conciliabule qu’en aparté, avant de me déclarer qu’ils devaient téléphoner au patron, que selon les ordres reçus ils me donneraient réponse. Le temps qu’ils s’assurent de cette communication, à nouveau je m’interrogeai sur l’identité de ce donneur d’ordres, à coup sûr ce Vicomte apparemment lointain et si proche… L’acceptation me rassura, je laissai les heures nocturnes s’écouler et comme la veille, surnageant des froissements des frondaisons, des chuintements, des ululements, venus des combles je perçus ces grincements et craquements, ces glissements feutrés, ces modulations radiophoniques qui me confirmèrent sa présence… Passé minuit, je grimpai les étages, rapidement me retrouvai au pied de cette porte dérobée, que j’ouvris à l’aide d’un rossignol de ma fabrication. Ensuite j’abordai une penderie dans laquelle, muni de ma lampe frontale j’y repérai des vêtements porteurs des fameux J.J.D.C., sur l’instant je compris qu’il s’agissait de mon homme… Satisfait mais cependant inquiet, avant de poursuivre un instant calculai les risques encourus, imaginai les réactions du Vicomte confronté à ce débuché, tout en surveillant ses déplacements ; ces pas lents et lourds provenant d’une personne de complexion forte ; puis je reconnus ces effluves de vieux cuir, de tabac blond, d’un parfum masculin provenant d’une salle de bains proche. Effectivement la pièce suivante, abordée sans problème, sinon que sortant des pénombres je fus aveuglé par un chapelet d’appliques placées sur son pourtour, ajoutant à l’illumination de cette salle d’eau des glaces et miroirs, des marbres italiens, des éléments en acier suédois augmentant de milliers de ‘lux’ l’intensité de la lumière. Une surexposition que l’utilisais afin d’assurer de minutieuses retouches sur les parties abîmées des tableaux –une lumière rasante permettant une meilleure appréciation des couches et pigments employés –, et ce soir-là, malgré la possible intervention du propriétaire des lieux, la mis à profit pour soigneusement me dévisager. Cette opération me confirma l’adage selon lequel passé un certain âge, suivant l’accentuation ou l’effondrement de ses traits, notre visage s’assure d’une amplification de nos caractères génétiques et moraux les moins heureux. Sans pitié je m’observai, comme œuvrant sur un tableau afin d’en évaluer les dégâts, lorsque apparut surplombant mon crâne la figure d’un monstre, ravagée de plaies purulentes offrant l’aspect d’une lèpre galopante…

Saisi d’effroi je demeurais figé, incapable de me mouvoir, alors que dans mon dos je percevais l’application du canon d’un calibre ; j’envisageai ma dernière heure, puisque mon élimination en tant que témoin gênant interviendrait dans les secondes à venir, que ma dépouille trouverait place dans un recoin du domaine, que les gardiens, complaisants, seraient heureux d’assurer cette sale besogne… Ni vu ni connu, bonsoir l’artiste ! … J’en étais là de mes sombres pensées lorsque dans mes côtes je sentis l’inflexion du revolver m’incitant à me retourner, ce que je fis à contrecoeur, sachant me retrouver en vis à vis  avec l’insupportable vision de ce malheureux défiguré par de sanguinolentes ulcérations. L’homme était de haute stature et massif, une fois que je fus situé face à lui, il se saisit d’une ardoise et d’une écriture nerveuse me posa les questions suivantes :

 

… « Cher restaurateur… De quel droit violez-vous mon intimité ? … Regardez-moi bien ! Repaissez-vous de ma répugnance ! En enfer vous ne trouverez pas de disgrâces équivalentes ! » …

 

                                                Le vicomte s’exprimait avec difficulté, afin de palier ce handicap des ardoises étaient disposées sur les meubles ; c’est par leur intermédiaire que jusqu’à l’aube il écrivit. Ainsi, j’appris que durant sa jeunesse, cette Beauté que je restaurais, dont je pérennisais les charmes, à diverses reprises il l’avait flétrie, l’avait abusée et s’en reconnaissait justement puni… Cette défiguration lente, inexorable, sans rechigner il en payait le prix, celui d’exactions commises aux fins d’épater le bourgeois, avec ces compagnons de virée et piètres faire-valoir que les puînés de sa caste ; en fin d’adolescence ils avaient joué les mauvais sujets, rompu ce pacte qu’avec constance ceux de leur lignée entretenait avec le monde de l’art. Conscient que l’acte de naissance ne donne pas systématiquement droit au titre de génie, s’en repentait de s’être par gloriole fourvoyé dans ces misérables jeux ; tardivement reprenait ce rôle momentanément dédaigné, des siècles durant assuré par les illustres de sa famille, ces inamovibles bienfaiteurs et protecteurs des Arts…Durant cette confession il ne recouvrit pas son visage, à portée de regard m’abandonna son hideuse et repoussante face, ainsi souhaitait-il que je prenne conscience du coût de ses profanations, et ainsi l’acheva : « Vous qui êtes à son chevet, en connaissez-vous réellement son prix ? Celui que je paye pour l’avoir déflorée, avilie, cette beauté dont vous prenez si grand soin ! »…  Il ne mit son masque que pour me raccompagner, sur le seuil de sa vaste demeure nous attendait le couple de gardiens, embarrassés ils devaient s’attendre à quelque admonestation, il n’y en eut pas, sinon cet ordre donné, par écrit : « Dorénavant, lorsque monsieur le restaurateur  se présentera, je l’accompagnerai, car mieux que moi-même qui n’ai su que saccager la beauté, malgré son artificialité, il respecte sa figure, mieux l’authentifie ! »…