Henri Cachau

Écrivain, Peintre et Sculpteur

Le répétiteur

 

 

 

 

 

Avec un père déclarant n’avoir pas été programmé pour avoir des enfants –s’agissait-il d’un reproche envers sa femme ayant à son insu retenu sa semence, puisque tardivement des jumeaux  naissaient de leur union, assurant ainsi sa descendance et sa sécurité tant affective que matérielle – comment vouliez-vous qu’il en aille de l’éducation des Lucien et Jacques, sinon mal !… Tôt, ce géniteur malgré lui se débarrassa des trublions, convainquit son épouse, par extension devenue madame la conseillère, sachant que nul dans leur entourage ne lui reprocherait cette mise à l’écart en invoquant une possible carrière politique, à laquelle il ne lui était pas interdit de prétendre sans être ni devenir intelligent ! Mais se prétendait-il tel ce carriériste de dernière heure, de loin fustigeant les jumeaux, malgré ses prétentions républicaines les soumettant à la férule des bons pères –dans leur majorité ses pairs en politique y avaient goûté, avec un certain résultat concernant la rhétorique, une qualité requise dans cette tribunitienne profession. Hélas, leurs années de pensionnat, ni en bien ni en mal ne leur réussirent, à l’inverse des fils de bonne famille en ressortant armés pour affronter les fameux (fumeux disait-il) aléas de la vie : titrés, diplômés, dès lors des carrières s’envisageaient… Auprès de ses nouveaux amis en politique, notre conseiller général et bientôt député, dut user de son influence pour, par anticipation, dénicher quelque poste en vue pour chacun de ses cancres… Aussi, bien avant cette future échéance, qui assez tôt s’envisagerait difficultueuse, concernant les vacances estivales envisagea-t-il de faire appel à un répétiteur…

D’ailleurs, y avaient-ils appris des choses monnayables dans cette institution religieuse ? Ni plus ni moins, puisque à brûle-pourpoint les interrogeant sur la marche du monde ou plutôt concernant la politique intérieure, il les mettait dans l’embarras. Aussi jugea-t-il que malgré ces diplômes que tôt ou tard ils obtiendraient, tant escomptait-il sur l’honnêteté des jésuites attachés à la réussite de leurs élèves, pour ne pas dire de disciples dont les photographies et curriculums des plus brillants ornaient le réfectoire, l’appoint d’un répétiteur serait opportun. Il songea à un client du garage et militant de son parti, un célibataire endurci ayant, selon la vox populi, uniquement vécu pour son sacerdoce laïque. Du genre père fouettard, qu’en tout début de vacances ses ‘petits mâles’, comme affectueusement il les appelait –l’on s’habitue à  tout, même à la paternité –, eurent la mauvaise surprise de voir débarquer, alors que vaguement annoncé suite à chaque colère du conseiller se désolant de leur ignorance et les menaçant de l’arrivée de ce quasi vieillard, chapeauté et costumé grand-siècle, professeur émérite d’histoire. Une matière qui jointe à l’instruction civique paraissait négligée chez les bons pères –de nos jours rien ne s’est arrangé, les manquements sont aussi criants, le peu d’empressement à s’inscrire sur les listes électorales dénonce une imparfaite éducation citoyenne, ainsi que désavoue une classe politique incapable ou ne souhaitant pas en rectifier le tir – et qui dorénavant seraient à l’ordre durant ces mois d’été… Ce pète-sec aux méthodes d’un autre âge, s’il lui parut correspondre à la respectabilité souhaitée, déplut à madame la conseillère le trouvant ambigu ; mais de quel droit pouvait-elle douter des capacités de l’enseignant sur sa seule présentation, évidemment ringarde comparée aux dernières modes vestimentaires, trop libres à son goût, avec des garçons débraillés, des filles dépoitraillées et leurs culs à l’air –ce qui n’était pas pour lui déplaire venant des futures attachées parlementaires, que selon ses humeurs il imaginait brunes ou blondes, sveltes ou rondelettes ! Un maigre changement pour ses garçons à longueur de trimestres cohabitant avec des soutanes, dès lors ne risquant pas de brutal déniaisement, et n’était-ce pas ce que souhaitait madame la conseillère, alors que ce vieillard proche de l’Institut de France… surtout pourvoyeur en voix indispensables à son élection en tant que directeur d’une revue d’histoire locale, qui l’avait lors de conversations sérieuses, convaincu d’une vision à longue portée : « L’Europe a inventé et nommé toutes les périodes de l’Histoire en y imprimant sa marque. Une Grèce florissante a façonné le monde classique ; le Moyen âge a suivi le sac de Rome ; la Renaissance a mené la formation d’états-nations ; au vingt et unième siècle –qu’il paraissait éloigné en ces années soixante-dix – l’Europe inaugurera le régionalisme, post-national !… »… Bigre ! quel politicien d’envergure n’eût été ébranlé par d’aussi judicieux propos, bien que des bémols s’ensuivaient, se rapportant a un système démocratique relevant d’une entreprise au long cours, dont ses représentants usent du chantage et de la corruption, n’hésitent pas à se compromettre, et ce répétiteur ne représentait-il pas un réel danger pour les adolescents en leur instillant des idées trop libérales, cela sans compter avec les penchants du bonhomme envers les jeunes gens ; c’était peut-être là, que l’intuition de madame la conseillère s’avérerait juste ?…

 

Madame insistait, reprenait son époux, voulait éviter à ses chérubins, fatigués par leur année scolaire durant laquelle ils s’étaient donné de la peine, en témoignaient des notes moyennes compensées par d’élogieuses observations, de voir leurs vacances gâchées par ce qu’elle jugeait d’inopportuns travaux forcés : n’avaient-ils pas  le temps de remettre leurs mains dans le cambouis !… Ah le cambouis, toujours le cambouis, jamais elle ne perdait une occasion pour lui rappeler ses origines, son parcours atypique de fils de garagiste qui, grâce à une autodidaxie dont il se vantait tout en en concevant les lacunes, était parvenu à un poste de conseiller général, de bientôt député… « Toujours tu les reprends,  les tarabustes, alors qu’hormis ton certificat d’études… que peux-tu exhiber d’autre que ta grande gueule de tribun populiste ! »…  Les cinglantes réparties de son épouse rappelaient au fringant novice son passé de quasi prolétaire, bien qu’il les ait rarement trempées dans le cambouis ses mains potelées, devenu premier vendeur de l’établissement paternel, et depuis n’avait changé que de camelote, vendait des promesses électorales en sachant qu’aucune ne serait tenue ou bien à minima. Entre élus ils en riaient, se fichaient de ces cons de votants, qui justement, avec une meilleure culture politique, auraient éventés leurs tours de passe-passe, avertis de leurs manigances d’invétérés joueurs de bonneteau ! Sur l’instigation de l’historien il avait lu, plutôt survolé, les meilleures plumes anarchistes : Bakounine, Marat, Reclus, dont il avait gardé en mémoire son avertissement : « N’abdiquez donc pas, ne remettez pas vos destinées à des hommes forcément incapables et à des traitres futurs. Ne votez pas ! »… alors foin des préventions de madame la conseillère, si ses jumeaux elle les préférait incultes, lui les voulait avisés, mieux, républicains, et l’homme idoine, ce vieux bougon de répétiteur allait remettre leur cervelle à l’endroit, puisque dès la communale ça ne s’était passé comme souhaité, tant à leurs études ces garnements préféraient les jeux en extérieur. Dès lors se souvenant de son manque d’appétence pour les matières scolaires jugées inappropriées, ce mauvais père décida de couper court à ce laisser-aller, rattrapage ou pas, à la rentrée les jumeaux seraient à nouveau pensionnaires, et le répétiteur, qu’elle le veuille ou non, pallierait l’insuffisance de l’éducation dispensée par les bons pères…

 

Ce ci-devant père fouettard, exhibant palmes académiques et quelques articles en revue historique locale, prétendait avoir maté des cabochards, in extremis ré-aiguillés alors qu’à la limite d’un égarement hors de la société bien-pensante, par la suite devenus de brillants meneurs d’hommes, des managers, et ce ne seraient pas ces deux freluquets qui lui poseraient problème. N’avait-il pas eu affaire, après son abandon des collèges et lycées, où il avait fait couler pas mal de larmes en abusant de son autorité –tardivement il se le reprochait, mais n’était-ce pas un réflexe d’auto-défense avant que d’être un plaisir sadomasochiste –, passant de l’estrade à la chaire à des étudiants turbulents et enjoués, moins respectueux et moins disciplinés que ceux des générations actuelles plus soumis, selon ce qu’il en avait retenu des révoltes estudiantines ; jugés perdus par l’indiscipline courant des travées jusqu’aux barricades, avec ce leitmotiv idiot : « il est interdit d’interdire ! » et leur revendication d’un amour libre ouvrant sur tous les abus notamment de pouvoir… Bien que les émoluments fussent confortables, révisés à la baisse après avoir été âprement disputés tant l’ancien vendeur d’automobile connaissait son sujet, l’inquiétaient son abandon lointain de l’enseignement et sa prochaine confrontation avec ces jumeaux dont il envisageait une connivence féroce, cela, malgré son habileté à déstabiliser les meneurs avant de voir s’effilocher leur complicité puis se déliter les groupes en questions… Sa fébrilité était telle que le jour de sa présentation il ne sut quelle contenance prendre, tant il se savait risible, de par son âge et de par son vestimentaire, en tant que représentant d’une antiquité de la Laïque selon Jules Ferry ! Après avoir hésité à supprimer sa petite moustache rappelant celles de dictateurs, il finit par choisir un costume léger et un panama jugés de saison… Néanmoins, il subodorait que les deux frères poufferaient en inspectant sa tenue relevant d’une autre époque, celle de Maurice Chevalier avec son canotier –encore heureux qu’ils ne connussent pas la chanson, sinon reprise en déstabilisante ritournelle ! Il ne lui restait plus qu’à compter sur les palmes académiques –concernant leur octroi, il sait que son hôte connaît le processus, que seuls les flagorneurs dont il fait partie, suite à une humiliante requête en sont honorés – et sa vieille serviette de cuir pour sauver les apparences, et non sur la mauvaise éducation de ces trublions, qui si se référant au cursus de leur père, devrait être revue de fond en comble…

 

Ces jumeaux ni ne pouffèrent ni ne firent aucune désobligeante allusion sur son aspect, leur éducation en était-elle la cause, ou plutôt la mise en garde du futur député ? Ils l’accompagnèrent jusque dans le salon où se dispenseraient les cours de rattrapage, un lutrin y était installé en tant qu’ersatz d’anciennes chaires autrefois foulées par l’historien, cependant cette mise en scène le refroidit tant ce gage de sérieux mal cachait une goguenardise lisible sur les visages des jumeaux, âgés d’une quinzaine d’années. Une période trouble par excellence, ‘excédence !’ pensait-il, car bourrés d’hormones et de désirs non déterminés, celle qu’en refusant la paternité, à l’instar de l’ancien garagiste, il s’était refusé d’affronter en connaissance de cette non détermination sexuelle qui sa vie durant le maintiendrait en marge, puisque tard venue cette acceptation d’une homosexualité, revendiquée, puis vécue librement… Il les trouvait à son goût ces jumeaux, de beaux animaux, bien nourris, harmonieux, gratifié par leur seule présence, et avec ce qui ressemblait à une réclame, de ‘deux pour le prix d’un !’, n’allait pas bouder son plaisir, mais de là à précipiter ses avances… Bientôt il y eut des ratés, à savoir si redevables à la carburation ou à la mauvaise qualité des rouages intellectuels des deux ignares, et à son tour il lui faudrait mettre les mains dans le cambouis ; mais l’universitaire en avait vu d’autres, il reprendrait ces éphèbes, après une semaine d’apparente assiduité n’apprenaient plus leurs leçons, n’exécutaient plus les exercices proposés… ou alors comme annoncé, chacun à son tour s’y colletant. Allait-il se fâcher, le ou les punir, ne sachant lequel de ces jumeaux jouait sur sa confusion malgré son effort, par de menus détails, pour les différencier : lequel des deux possédait cet angiome sur sa cuisse gauche, de moins en moins lisible au gré de leur bronzage ? S’il réprimanda leur volonté d’embrouillement, l’étonna leur aplomb, puisque d’après eux, que l’un ou l’autre s’assurât des cours ne changeait rien à l’affaire, et ça paraissait si juste que lors de rêveries interdites il confondait ces Jacques et Lucien !… Ébranlé par cette audace et plus encore par la proximité de leurs chairs, dorées par le soleil estival et exercées lors de non innocents jeux nautiques, cette intimité l’incita à se risquer à des rapprochements de corps redevables à l’accompagnement de lectures, d’exercices de grammaire, d’algèbre ou de géométrie, si non euclidienne apparemment freudienne ! Et qu’il s’agisse de Lucien ou de Jacques, ni l’un ni l’autre ne refusa l’explicite approche lorsque le répétiteur en vint à des corrections d’attitudes corporelles lors d’inattendus cours de diction –mes enfants, si vous choisissez la politique, sachez qu’un tribun doit maîtriser sa voix, donc son diaphragme ; « être un fort en gueule ! » résumait leur père –, en leur redressant le dos, accompagnant leur respiration ventrale, tout en flattant, palpant leurs jeunes musculatures, leurs fesses… Le vieux pédé jouissait, se rappelait d’anciens jeux cochons où la palpation était de règle, avec des camarades de son âge invités à jouer aux douaniers dans de sombres soubassements d’immeubles, d’anciens émois refaisaient surface… et s’accrurent d’autant lorsque prétextant une chaleur étouffante les garçons se présentèrent demi-nus…

 

Pendant que leurs chérubins rattrapaient le temps perdu Monsieur le conseiller général préparait sa campagne électorale, Madame la conseillère en mal d’aventures tâchait, sur la côte méditerranéenne, de se divertir, seuls Jacques et Lucien en mutuels anges gardiens étaient censés veiller au grain, alertés par une mise en garde de leur mère concernant les manœuvres du répétiteur, les enjoignant de s’assurer d’une commune tactique afin de confondre l’homosexuel, une réserve hélas inutile étant donné que leurs hormones les mèneraient à leur perte, tant les flatteries et les spécieux propos de l’enseignant les rapprocheraient d’un jeu à somme nulle, l’émoi de l’un équivalent celui de l’autre… L’ignoble tantouse jouissait de ses minuscules victoires acquises centimètre après centimètre, ayant baissé la garde les garçons y découvraient les potentialités érotiques de leurs corps, et ces joutes au-delà de leur ludique aspect requéraient un vainqueur : Jacques ou Lucien ? Voilà que la confusion dont ils avaient joué pour abuser l’historien, c’est le péripatéticien mieux autorisé à savoir que l’intelligence prévaut sur l’animalité, que l’érotisme demeure l’un des plus beaux fleurons du monde des Arts, celui que la Grèce antique promut urbi et orbi, etc., qui en tirerait profit… L’été serait long et chaud, malgré cette météo des épisodes de sueurs froides et d’angoisse s’empareraient des joueurs, des orages, désirés ou non s’élèveraient, suivis de disputes inhérentes à d’imprévisibles foudroiements que le vieux grigou par expérience sut provoquer, atteindraient l’un ou l’autre, et lequel de Lucien ou Jacques en premier succomberait à la tentation, par expérience vécue dans les dortoirs du pensionnat, non encore éprouvée l’exploration des plus sombres mais jouissives facettes ?… Pas aussi sombres, soulignait le prévaricateur en se référant aux philosophes grecs, pédérastes avérés mais pères de la démocratie, une doctrine que l’ancien garagiste, actuel conseiller régional et futur député, depuis sa conversion à ce régime s’autorisait à défendre, à propager…  En coup de vent il apparaissait, le trio fonctionnait, le répétiteur était satisfait de ses élèves, et les jumeaux s’amusaient tout en travaillant ; après une période de rodage la mécanique ronronnait, le garagiste et futur député s’en montrait enchanté, puis après embrassades et encouragements filait se réfugier dans son QG de campagne où une accorte secrétaire empilait les dossiers… Des carte-postales parvenaient de St Tropez, de Cannes, leur laconisme indiquait l’inquiétude d’une femme torturée entre son violent désir génésique et son angoisse concernant ses fils exposés, incapable de savoir si en réaction au machisme de son mari volontairement elle les livrait au prédateur, les exposait à des dangers qu’elle souhaitait, perverse, les voir seuls résoudre : « J’espère que tout se passe bien, que le vieux chnoque ne vous emmerde pas trop, sinon c’est à vous de le balancer hors du ring ! Je vous aime… Maman ! »…

 

S’il n’y eut pas d’orage ni en juillet ni en août, début septembre une tourmente s’abattit sur le garage et ses occupants. À une encablure de la rentrée, alors que fournitures et trousseaux étaient achetés,  Jacques disparut, grâce aux indications d’un Lucien renfrogné, il ne fut pas difficile de retrouver sa trace, en compagnie du répétiteur, ils étaient partis visiter la Grèce ; comble d’irrévérence des photographies les représentaient vêtus de toges ou chlamydes ils s’amusaient à contrefaire les péripatéticiens !… Mais une éducation, plutôt une rééducation dans les cas des Jacques et Lucien tardivement entreprise, bien qu’orchestrée de main de maître pouvait-elle pallier un long et cruel manque d’affection ? Si les pédopsychiatres disputent sur ce sujet, aucun des adultes concernés, plus par égoïsme que par cupidité ne s’était attaché à donner réponse à cette question ; en attente d’une idoine ou d’un sauvetage inespéré, ils savaient que des victimes potentielles, parfois sacrificielles… Peu après la disparition de son frère jumeau, Lucien attentait à ses jours,  au dos d’une carte-postale représentant le fameux Antinoüs, avec amertume regrettait de n’avoir pas été élu, ça fleurait le dépit amoureux !… Le divorce suivrait, puis, plus embêtant, la non élection du prétendant à la députation… qui se rassura en pensant au « tu quoque fili »… et à l’embarras du sénat romain suite à la disparition de César… risquer la peau des autres, soit, quant à y laisser la sienne !…