Henri Cachau

Écrivain, Peintre et Sculpteur

Lorsqu’en fin de journée le juge Hubert Michaud, un magistrat d’une cinquantaine d’années, s’attaqua à son dernier dossier, il ne pouvait prévoir que dès son ouverture une bombe à retardement se placerait sous son siège… Il s’agissait d’une banale affaire de mœurs, d’une mère déchue de ses droits sous le chef de prostitution occasionnelle et qui, essayant par la force récupérer son enfant placé dans une famille d’accueil, à l’arme blanche blessait ses tuteurs, avant d’être lors de sa fuite avec son rejeton –un garçonnet de huit ans –, récupérée par la maréchaussée… En détention préventive cette jeune femme, sans antécédents judiciaires, attendait son verdict… Ereinté par une journée passée à démêler le vrai du faux d’affaires aussi complexes qu’ennuyeuses, le juge optait pour une peine d’emprisonnement de six mois, pour l’exemple, tant l’indignité de ces femmes préférant leurs plaisirs à leurs devoirs le révulsait, lorsque en manipulant ce dossier, une enveloppe chut à ses pieds. Le juge Michaud se pencha pour la ramasser, la palpa puis se figea : elle était épaisse, ne portait ni adresse ni signe distinctif, seuls sur son verso étaient lisibles les mots suivants : « Bons baisers du Pompéi »… Confus, il se retourna vers sa secrétaire, une trentenaire dont le tailleur rehaussait sa sensualité, et lui demanda : « Séverine, connaissez-vous la présence de cette enveloppe ? »… Après un instant de réflexion qui lui parut suspect, la secrétaire répondit : « Ah, je l’avais oubliée, un greffier me l’a transmise tout en me déclarant qu’elle provenait d’un familier de Mme Simplon ! Ensuite, je l’avais glissée dans son dossier ! »…A aucun moment de ce court dialogue leurs regards ne s’étaient rencontrés, et si la secrétaire semblait affairée, déconcerté le juge ne pouvait détacher ses yeux de cette enveloppe, que suite aux réponses, évasives de sa subordonnée, il fourra dans une poche de sa veste. Plus tard, seul, avant de quitter son bureau il raturerait l’ébauche de son jugement, remplacerait les six mois de prison initialement requis, par un simple mot : sursis !…

Ce soir-là, il ne regagna pas directement son domicile. L’on peut s’en douter, tant il subodorait que le contenu de cette missive embarrassant et son vêtement et son esprit, sa remise par de diligentes mains, puis son glissement suspect dans le dossier de cette personne de sexe , du nom patronymique de Simplon, allait déstabiliser sa vie de fonctionnaire intègre et de père responsable, briser la carrière d’un magistrat fort bien noté par sa hiérarchie et prétendant au titre de procureur. Puis révolutionner sa famille ayant bénéficié jusqu’à ce jour d’une relative tranquillité, préservée par les convenances, malgré quelques heurts immédiatement réglés, les familles aisées n’échappant pas aux problèmes internes de rebellions conjugales ou filiales… A sa sortie il ne rejoignit pas ses pairs, avec lesquels en fin de journée, autour d’un verre ils s’entretenaient sur les litigieuses affaires, les délicates relations entre la République et la magistrature ainsi que sur les « popotins » du palais ! Fébrile, il n’arrivait pas à maîtriser ce trouble envahissant son être et ce soir-là souhaita échapper à leurs regards (professionnellement) inquisitoriaux. Suite à une déambulation menée sans but précis, sinon celui de calmer ses nerfs et une désagréable tachycardie, tout en réfléchissant sur le contenu de cette enveloppe de plus en plus encombrante, il finit par se réfugier dans un bistrot éloigné de ses bases. Dans ce rade, où l’argot et le bleu de chauffe prédominent, il y subira les regards suspicieux et les équivoques propos des consommateurs, étonnés par la présence de ce personnage dans leur coutumier paysage de banlieue. S’il en ressentit une gêne, après avoir commandé un double whisky, les dédaignant, d’un trait absorba une première rasade avant de s’attaquer à cette explosive littérature. Sous toutes ses coutures contempla l’enveloppe, puis sur le point de l’ouvrir s’attacha à la sibylline phrase, ces : « Bons baisers du Pompéi ». Utilisant ses réminiscences de graphologie essaya d’y discerner des traits de caractères pouvant lui indiquer l’état d’esprit de celui ou plutôt de celle –n’avait-il pas dès sa découverte établi une relation avec un sien comportement qu’il sait condamnable ? – qui dés le premier paragraphe s’exprimait ainsi :

« Monsieur le juge tout puissant du Palais, vous l’étiez moins lorsqu’il s’agissait de saillir nos croupes ! … Les photos jointes, plus que mon texte, seraient à même de vous faire chanter, mais mon intention n’est ni de faire du fric, ni d’appeler votre destitution, seulement m’apitoyer sur votre misère sexuelle !…

Le juge est bouleversé, passe par toutes les couleurs et les transes d’une vive émotion, car ce ‘Pompéi’, cette boîte à partouze avec ses salons particuliers ornés de fresques et de sculptures empruntées aux décors pompéiens –des scènes de lupanars rarement reproduites dans les manuels d’Histoire –, où il ne s’y aventure qu’abrité par une confidentialité dont le prix exorbitant aurait dû le garantir de ce revers inattendu. Les professionnelles ou femmes inassouvies venant quérir de fortes jouissances dans ces orgiaques mêlées, ne s’y ébattaient que masqués et sous un nom d’emprunt, tel celui de Fanny Hill –une glorieuse hétaïre anglaise – derrière lequel une inconnue se cache, que ce soir même il eut pu tronquer contre un numéro d’écrou, et signe ces insanités qu’il parcourt… Quant aux explicites photos, si aucun participant n’était identifiable, une flèche rapportée par une obligeante main le désignait. Son corps dégingandé et pâle lui apparut comme une pièce rapportée, et ces luxurieuses scènes jugées d’un œil froid, malgré son dégoût lui provoquèrent une involontaire érection. Cette réaction physiologique lui fut insoutenable, car s’il consentait parfois à accorder quartier libre à ses sens en se débauchant au ‘Pompéi’ ou fantasmant, non pas sur les infirmières comme le commun des mâles, mais sur sa secrétaire Séverine, la peur d’être surpris en action sur un coin de bureau lui interdisait ce genre de rapports ayant pu pimenter sa vie de rond-de-cuir. Dans ses fantasmes il n’accordait aux femmes qu’un rôle de soumission, les concevait consentantes, attrayantes si se dédouanant en avançant l’alibi d’une obéissance hiérarchique, une agréable façon de se rendre indispensables afin de mieux exercer leur sexuel pouvoir, mais en dehors de ces apartés pornographiques se refusait toute subordination à ses envies… C’est en titubant sous le choc de cette divulgation et l’absorption inhabituelle d’alcool que l’homme Michaud se leva, puis sous les railleries des consommateurs s’en fut ; hésitant, reprit sa marche en direction d’une zone de taxis, puis avant qu’il n’en hèle un, dans une bouche d’égout se débarrassa des photos, seule l’enveloppe et la compromettante lettre demeureraient dans sa poche. Suite à un trajet en zigzag –puisque n’indiquant que de vagues directions au chauffeur, médusé – ressentant un urgent besoin de la relire, le fit stopper à hauteur d’un bistrot encore ouvert, d’où sous l’œil dubitatif du garçon s’apprêtant à sa fermeture, il y commanda son énième double-dose avant de résolument se plonger dans les affres d’une descente aux enfers…

Dès vingt deux heures, madame Charlotte Michaud s’inquiéta, son mari si ponctuel d’habitude, n’ayant jamais omis de l’aviser d’un quelconque dérangement de dernière minute, au-delà de cette limite horaire, était en retard. Déjà elle avait appelé le Palais et ses enfants résidant à une encablure ; les huissiers confirmèrent que le Juge était sorti à l’heure habituelle, qu’à leur connaissance il n’y avait eu, ni crime ni braquage ayant pu contrarier son retour ; ses enfants lui affirmèrent n’avoir pas vu leur père… Sur les trois heures du matin de sombres conjectures s’emparèrent de son esprit, des images d’accidents, d’attentats, d’enlèvements ou de règlements de compte ayant pour cible la personne de son magistrat de mari. Elle contacta les Urgences des hôpitaux parisiens, d’où il lui fut répondu qu’il n’y avait pas d’accidentés ou de patients du nom de son époux, loin de la libérer, ces négatives réponses redoublèrent son désarroi… Une inhabituelle révolution agitait ce monde bourgeois avec les enfants venus à la rescousse de leur mère, lorsque sur le matin, Hubert Michaud fin saoul, appuyé sur l’épaule d’un diligent taxi, fit un tonitruant débarquement. Son égarement ainsi que son odeur confirmèrent à ses familiers que leur mari ou père était en état d’ébriété ; sans un mot d’explication le magistrat sortit une liasse de feuillets qu’il balança sur une table, puis sur ces balbutiantes paroles : « Vous en jugerez ? », regagna la salle de bains où il s’enferma… Après avoir épié ces feuilles prenant dans son cerveau l’aspect d’une mine antipersonnel, méfiante Charlotte Michaud s’en rapprocha, consciente de divulgations qui dans les minutes à venir bouleverseraient sa vie conjugale. Une négative impression corroborée dès sa lecture des premières phrases, puisque monsieur le juge tout puissant du Palais y apparaît en mauvaise posture… Très digne, d’un signe de tête elle indiqua à sa policée progéniture qu’elle s’arrangerait de la suite, que selon la tournure des événements il pourrait y avoir demande de divorce… Suite à leur départ, abandonnant son époux à ses larmoyants remords, elle s’en fut dans sa chambre, puis avidement parcourut les sulfureuses pages…

… « M. le juge… Placé tout en haut, bien au-dessus de votre pile de dossiers, je doute que vous ayez connaissance de ce qui se passe plus bas… au niveau de votre sexe ! Pourtant vous êtes bien placé avec ces affaires criminelles mettant aux prises des personnes qui, non bâties à chaux et à sable, sont victimes de leurs passions, mauvaises conseillères les sexuelles ! Mais ne sommes-nous pas le résultat d’un mélange de sang, d’humeurs et de sperme ! … Vous faites partie de ces hommes troncs, incapables de vous accorder avec vos membres si peu virils que nous devons user d’acrobaties et de manipulations pour vous soutirer de maigres éjaculations ! … Rappelez-vous du Pompéi, d’une certaine Fanny Hill, ce nom d’emprunt, que moi, madame Simplon, j’ai choisi d’utiliser en honneur de cette prostituée anglaise, respectée et vénérée à l’instar de ses sœurs pompéiennes, au vu et au su de l’ensemble de leurs sociétés, sans être imputé à crime revendiquant leur droit au plaisir ; mon moindre défaut étant de le partager avec une engeance de pisse-froid ! …La nymphomanie, M. Hubert Michaud, n’est plus une tare, loin d’être repenties ses meilleures représentantes apparaissent à la Télévision, y tiennent chronique ainsi qu’y délivrent un plaisant catéchisme… Officialisent cette Jouissance dont vous refusez l’aveu, puisque avec vos schizophrènes complices, pères de l’Eglise, Politiques et psychiatres, maintenez sous le boisseau d’un désolant patriarcat et les barreaux de vos centrales ses plus ardentes prêtresses, et ainsi, car mêmement effrayés par leurs voluptueuses et telluriques capacités amoureuses, leur interdisez ce droit le plus élémentaire : jouir ! »…

Proche de la crise de nerfs et de la suffocation, afin de reprendre souffle et libérer son plexus de l’étau qui l’enserre, madame Michaud entrouvre sa robe de chambre, d’où apparaît entre ses pans soyeux une chair pâlotte, qui au fil de la lecture ira rosissant, lorsque aiguillonnée par une douce excitation elle s’abandonnera à ces prémisses de jouissance qui peu à peu à peu prendront le pas sur une colère proportionnelle à l’indignation soulevée par sa lecture… Ce trouble qu’elle n’ose encore s’avouer s’accentuera, et c’est un agréable et progressif échauffement qui opportunément viendra lui rappeler l’existence d’une libido depuis des lustres inassouvie…

« Comme la majorité de mes consœurs j’ai donné la vie, j’ai choisi d’assumer les douleurs de l’enfantement, similaires à une violente défloraison, lorsque sous les assauts des mâles l’on sent ses entrailles exploser, ses viscères imploser, son cerveau éclater en un chapelet d’éblouissements ! Un chamboulement qu’aucune drogue dure ou douce ne provoquera jamais, vos paradis artificiels ne sont en rien comparables avec les délices du sexe librement partagé… Oui, c’est au Pompéi que foutue et refoutue j’ai obtenu les jouissances les plus extrêmes… Je ne remercierai jamais assez Séverine, votre secrétaire, m’ayant entraînée dans cette boîte à plaisirs, qui par amitié et par dépit à votre égard glissa cette enveloppe, que vous n’aurez pas le courage de licencier, puisque dorénavant vous craindrez l’ébruitement de potins concernant vos mœurs !… Conditionné par votre profession, vous adoriez ces supplices à peine simulés, de la roue, du pal, de l’estrapade qu’à plusieurs vous nous infligiez, ces tortures dont les délicieux tourments me rendent folle, je l’avoue… Par contre, si vous me condamniez à réellement les subir, je solliciterai que vous évitiez de me les faire infliger par des mères responsables ou des féministes déclarées, des femmes rarement à la hauteur de leur sexe, ne ferraillant que pour l’obtention d’une illusoire parité avec les hommes de votre espèce… Malgré vos ponctuelles pour ne pas dire saisonnières dissipations, il faut bien que le corps exulte, cynique, vous continuerez à prêcher : monogamie et abstinence, et c’est sous ce prétexte de mœurs dissolues, donc de mauvaise éducation que vous m’avez retiré mon garçon, alors que concernant leur dépravation la moindre colonne Morris ou kiosque en dévoile plus qu’il ne faut pour troubler leurs innocents esprits ! …Oui, je me revendique clitoridienne, vaginale, anale, buccale, et de cette excision qu’à juste titre vous dénoncez chez les peuplades arriérées, mais que sans remords vous pratiquez en asservissant mentalement vos mères, conjointes, maîtresses et jusqu’à vos filles, sachez que jamais, putes au grand cœur, nous ne nous laisserons asservir ! » …

Charlotte Michaud n’en peut plus, proche de la pâmoison, fourrage son sexe, se masturbe tout en relisant les passages les plus osés de cette pseudo Fanny Hill… Bientôt roule sur son lit, secouée de spasmes s’abandonne à ce bouleversement de son corps, depuis des années rarement invité à pareille fête…Cette félicité la tétanise, la ravit un long laps de temps… Quand elle reprend sens des réalités et de la délicate situation du moment, avec son époux  effondré dans la salle de bains ; malgré l’éventualité d’un possible suicide, calmement revêt sa robe de chambre, rassemble les feuillets, les range dans un secrétaire, puis un sourire narquois aux lèvres gagne la salle d’eau… Les perceptibles sanglots et gémissements la rassurent, il n’y aura pas de manchette indiquant le suicide du juge Michaud !… Au travers de la porte close elle l’interpelle : « Hubert vous m’entendez ? Remettez-vous, je ne viens pas solliciter le divorce ! Ne vous justifiez pas, moi aussi j’ai eu de mauvaises pensées… Cette Fanny Hill, ou plutôt cette madame Simplon qui paraît bien vous connaître est d’une désarmante logique, lorsqu’elle avance les termes de schizophrénie et d’hommes troncs ! Mon ami, nous avons été trop sérieux, trop responsables… Il est vrai que le cul à ses raisons que le cœur méconnaît et qu’en les lui refusant, par contrecoup l’esprit déraille ! … Hubert, m’entendez-vous ? Je veux être foutue et refoutue, amenez-moi au Pompéi et nous serons quittes ! » …